"On leur a volé leur âme en les privant de leur histoire…"

Le dossier du Nouvel Obs de cette semaine est consacré au thème de la colonisation…

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J’y ai lu avec intérêt le récit d’une expérience à laquelle s’est livrée une psychologue : Martine Vantses  avec 20 enfants de 10 ans en classe de CM2, tous « blacks ou beurs »… EXTRAITS…

« Pour entrer en contact avec ces enfants, je commence par raconter à la classe mon histoire : un père immigré, macédonien de Grèce, une mère bretonne , orpheline à 6 ans… / … Mes parents se sont rencontrés dans une ferme où ma mère était bonne à tout faire et mon père, vacher. Une histoire de pauvres comme la leur, même si la comparaison s’arrête là, c’est toujours un terrain d’entente. 

Les enfants sont saisis, ils écoutent puis questionnent… Tous crient, veulent parler. Moi, je panique : qu’est-ce qui les rend  soudainement aussi « fous » ou, si on préfère, aussi surréalistes ? Je comprends que leur histoire à eux, personne ne la leur a racontée. La plupart ne savent pas où ils sont nés, d’où ils viennent, ils ignorent comment leurs parents sont arrivés en France.

J’insiste pour qu’ils écrivent les questions qui leur tiennent à cœur et auxquelles ils demanderont à leurs parents de répondre. Là le déchaînement gagne les corps, la moitié de la classe est debout…/… Certains écrivent avec passion, ils veulent tout savoir de leurs ancêtres, de leur pays, des jeux auxquels jouaient leurs parents quand ils étaient enfants, du métier que faisaient leurs parents avant de venir en France…

Ils sont partis des questions plein leur cartable. Deux semaines plus tard, ils sont là avec les réponses…./…

C’est au tour de Coundy, il a demandé à son père quels étaient les métiers de ses deux grands-pères : « Docteur et commerçant » Silence… « Qu’est-ce que çà t’a fait de savoir que ton grand-père était docteur et l’autre commerçant ? » interroge Sofiane. « Cà m’a sauvé ! » Pourquoi ? « parce que çà m’a sauvé »…

Qu’y a t-il à ajouter ?… Rien sinon qu’on leur a volé leur âme en les privant de leur histoire, de leurs racines… Ces enfants ne peuvent acquérir les savoirs de base tant qu’ils sont envahis par la conscience vague d’un malheur sur lequel ils ne peuvent pas mettre des mots, celui de leurs parents… / …

Ces enfants sont dans l’ignorance de ce que sont leurs parents, donc de ce qu’ils sont eux –mêmes.

Et on s’étonne ensuite de leurs faibles capacités intellectuelles. Pourtant, ils sont intelligents, capables d’établir des liens, de réfléchir, de s’étonner… N’est-ce pas le silence  de leurs parents, chargé de souffrance qui les empêche d’apprendre, qui les rend sourds, comme s’ils n’entendaient que cela. … / … »

                         Propos recueillis dans le Nouvel Obs n°2144

Et on s’étonne ensuite que devenus adolescents, des montagnes de questions les assaillent…  D’où je viens ? Qu’est-ce que je fais là ? Va t-on me faire une petite place ; va t-on m’attribuer un rôle ou vais-je devoir me contenter d’être spectateur de cette pièce jouée par d’autres…

Et on s’étonne qu’ils se révoltent, déchirés entre le pays d’origine de leurs parents dont ils sont déracinés et la France, terre où ils ne peuvent prendre racine.

                                                               Enfants naufragés...

Oisillons tombés du nid,

Maux dits dans le silence,

Méprisés par tant d’in-différence

Voudraient juste un peu de bienveillance…

Yeux a-vides d’appartenance

Recherchent juste un peu de re-connaissance

De respect de leur différence

Pour nourrir leur soif d’espérances…

Pour ne pas sombrer dans la violence ! 

                                                               Violence !!! Bombe de vie empêchée !

                                                                                                 C. C.

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     Frida Kahlo: Autoportrait à la frontière entre le Mexique et les Etats Unis, 1932

         

                                            Différence

Tous ces écoliers autour de moi

Me regardent

Ils se demandent si je les vois

Je ne crois pas

Suis-je si différente d'eux

Mon livre à la main

Ils le voient

Différente Différences

autre chose autrement

Différente Différences

Et pourtant si semblable

Tous ces adultes autour de moi

Me conseillent

comme des dieux tout puissants

Ils me jugent

Suis-je si vulnérable

Mon enfance à la main

Ils le croient

Différente Différences 

Tous ces étrangers autour de moi

Me dévisagent

Ils se voient vivre et me voient vivre

Autrement

Serais-je toujours pour eux l'autre

L'étrangère

Ils le savent

Différente Différences

autre chose autrement

Différente Différences

Et pourtant si semblable...

Poème écrit par Camille C., 14 ans.